Thèse de doctorat en sciences de l’éducation A quoi pense la littérature de jeunesse ? Portée philosophique de la littérature de jeunesse et pratiques à visée philosophique au cycle 3 de l’école élémentaire / Edwige Chirouter / Université Montpellier III - Paul Valéry / décembre 2008
S’appuyant principalement sur les thèses développées dans Temps et Récit par Paul Ricoeur pour qui il faut « accorder à la fiction en tant que telle le pouvoir d’explorer des modalités de l’expérience temporelle qui échappe à la conceptualisation philosophique en raison même de son caractère aporétique. », Edwige Chirouter, qui a hésité entre des études de philosophie et littérature et a toujours cherché, lorsqu’elle était professeur en terminale, à intégrer des œuvres littéraires à son enseignement philosophique, a pour ambition « d’abolir la hiérarchie, historiquement construite par Platon et Kant, entre philosophie et littérature. La littérature pense comme la philosophie mais sous la forme plus spécifique du récit. » (p.24)
Lorsqu’elle est devenue professeur d’IUFM, a découvert M. Lipman et la philosophie pour enfants, et a eu elle-même des enfants, Edwige Chirouter s’est naturellement intéressée à la portée philosophique de la littérature de jeunesse. Le projet de sa thèse est de montrer qu’ « une certaine forme de littérature dite « de jeunesse » contient, elle aussi, cette exemplarité métaphysique et c’est pourquoi elle peut accompagner de jeunes élèves dans l’apprentissage du philosopher. On pourrait donc apprendre à philosopher aux enfants si on leur offre des supports culturels à la fois accessibles et profonds. » (p.26) Edwige Chirouter a expérimenté un tel apprentissage en animant pendant trois ans des séances avec des enfants de quatre classes de deux écoles de la région du Mans (CE2, CM1, CM1/CM2, CM2).
Contrairement aux praticiens en philosophie pour enfants qui valorisent avant tout l’apprentissage du raisonnement et de la pensée logique, Edwige Chirouter insiste sur l’importance de l’apprentissage du décentrement et de la multiplication des perspectives : « L’enfant, dans les balbutiements de sa pensée réflexive, peine à se remettre en cause, à sortir de son seul point de vue et de son expérience personnelle et familiale. Son mode de pensée est caractérisé essentiellement par le narcissisme, ou l’égocentrisme, et la pensée magique. C’est un long cheminement intellectuel et affectif qui l’amènera à sortir de soi et à parvenir à plus d’objectivité. Le rôle du maître est d’offrir à ses élèves les outils linguistiques et culturels qui lui permettront de poser les bonnes questions, de mettre en doute les idées toutes faites, de se décentrer pour parvenir à une vision du monde plus générale, plus objective mais aussi plus subtile et plurielle. La fiction littéraire permet de parvenir à cet universel. » (p. 109-110) La littérature permet ainsi, selon Edwige Chirouter, de susciter un décentrement autrement plus important qu’une discussion qui se nourrirait exclusivement des exemples ou réflexions produits par les enfants ; la littérature est, en cela, un outil puissant de pédagogie philosophique. Mais ce décentrement, cet élargissement de la réflexion des enfants n’est pas immédiatement et nécessairement produit par la littérature : « Le rapport réflexif à la littérature se construit » (p. 405). L’efficacité philosophique de la littérature présuppose certains habitus de lecture que l’enfant doit acquérir petit à petit : « Lors des toutes premières séances en CE2 à l’école de Coulans-sur-Gée, les élèves ne pensaient pas avec les albums mais sous leur contrôle. Ils avaient une culture de la « bonne réponse » et lisaient les textes comme des documentaires ou des dictionnaires pour y trouver, écrit noir sur blanc, ce qu’il faut dire à la maîtresse. » (p. 405)
Après avoir, dans la première partie de sa thèse, fait le point sur les enjeux théoriques et l’état de la question, Edwige Chirouter procède, dans la deuxième partie intitulée « Méthodologies et analyses », à l’analyse détaillée des scripts de 12 séances menées avec des élèves de cycle 3. Au cours de ces séances, l’enseignant invite les élèves à débattre sur une thématique à partir d’un certain nombre d’ouvrages de littérature lus en classe les jours précédents. De l’analyse des scripts de ces séances, Edwige Chirouter conclut : 1. qu’il est difficile de distinguer, dans les interventions des enfants, entre débat interprétatif (littéraire) et débat réflexif (philosophique) : « Par son essence même, la métaphore fictionnelle engage le lecteur sur le terrain d’interrogations existentielles et métaphysiques. » (p.404) 2. que la profondeur et la richesse de la réflexion philosophique menée par élèves sont en corrélation avec la nature des textes littéraires lus : « Plus le texte est riche, plus il contient d’implicites, de blancs et de mystères, plus les enjeux éthiques qu’il soulève sont subtils et complexes, plus les discussions philosophiques vont être riches et profondes. […] Dans ces scripts, ce sont donc essentiellement des débats sur les blancs et les implicites des œuvres qui ont permis à des réflexions de type philosophique de s’engager. » (p. 404-405) 3. que l’identification aux personnages permet l’investissement des élèves dans la réflexion. 4. que les références littéraires nourrissent l’argumentation, la conceptualisation, la problématisation 5. que le rôle du maître est essentiel : « Pour permettre aux élèves de saisir la portée philosophique de la littérature et acquérir une rigueur dans leurs raisonnements, il faut que le maître 1) apprenne lui-même certains gestes professionnels et 2) qu’il entretienne personnellement un certain rapport à la littérature et à la philosophie. » (p. 411)
Edwige Chirouter résume ainsi ce que la lecture de textes littéraires peut apporter à la pratique de la philosophie avec les enfants : « Je n’affirme pas ici que la pratique de la philosophie avec les enfants n’est possible qu’en prenant appui sur des supports littéraires - il existe des dispositifs intéressants et sérieux qui partent essentiellement de l’expérience personnelle des élèves, de l’actualité ou d’autres supports culturels - mais la littérature, par sa nature réflexive et son caractère universel, facilite avec sensibilité et beauté l’apprentissage de la pensée critique. Elle permet de réconcilier le sensible et le rationnel. Elle donne sens aux problématiques tout en permettant la rigueur de penser. Elle permet de donner vie, corps et âme à la réflexion philosophique. Mais pour que les élèves s’approprient pleinement cette dimension réflexive de la littérature, pour qu’ils saisissent la « pensée fantôme » des récits pour apprendre à penser, il faut qu’ils soient guidés par un étayage rigoureux et bienveillant de l’enseignant. » (p. 410-411)
Dans la conclusion générale de sa thèse, Edwige Chirouter souligne l’importance de la formation des enseignants qui voudraient se lancer dans des pratiques à visée philosophique à partir de la littérature. Ils doivent, selon elle, disposer d’une culture philosophique solide, faire l’expérience eux-mêmes de la rencontre initiatique avec la littérature, savoir analyser leurs pratiques et, enfin, se mettre en situation pour expérimenter eux-mêmes la démarche qu’ils feront vivre aux élèves.
Pour des exemples détaillés d’utilisation d’ouvrages de littérature de jeunesse pour susciter des réflexions philosophiques avec les enfants (cycles 2 et 3), on peut se référer au livre d’Edwige Chirouter Lire, réfléchir et débattre à l’école élémentaire, Hachette éducation, 2007, et à son blog http://edwigechirouter.over-blog.com
Pour poursuivre la réflexion sur la portée philosophique de la littérature, on peut lire, entre autre :
A quoi pense la littérature ? de Pierre Macherey et Ethique, littérature et vie humaine de Sandra Laugier (coll.), PUF, 2006, ouvrage qui « veut suggérer que la littérature, par l’éducation sensible qu’elle nous offre, définit une nouvelle forme d’attention à la vie humaine ordinaire avec la perception de ses détails et différences, la sensibilité au sens et à l’importance de ses moments. La lecture se révèle une véritable expérience, indissolublement intellectuelle et sensible : une « aventure de la personnalité » (Martha Nussbaum), qui transforme la nature de la pensée morale. »






