Acteurs du monde philosophique
Pourriez-vous nous rappeler l’origine de la FISP ?
La FISP est née à la fin des années 40 à partir de deux impulsions différentes : l’une interne à la communauté philosophique, notamment par l’intermédiaire de l’Institut International de Philosophie (IIP) qui sentait le besoin, après la guerre, de créer un réseau international de sociétés de philosophie, et l’autre, externe, venant de l’UNESCO qui souhaitait à l’époque créer des réseaux mondiaux de savants sur lesquels appuyer son action. Elle l’a fait d’ailleurs en créant le Conseil International pour la Philosophie et les Sciences Humaines (CIPSH), qui existe toujours et dont le secrétaire général est Maurice Aymard, ancien directeur de la Maison des sciences de l’homme à Paris et dont je suis l’adjoint. Ce CIPSH a eu lui-même pour vocation de fédérer des fédérations internationales, parmi lesquelles la FISP, et de les créer là où elles n’existaient pas.Contrairement à l’IIP, composé d’un nombre limité de membres (une centaine), la FISP a été construite, dès l’origine, pour rassembler le plus grand nombre de sociétés ou d’associations de philosophie à travers le monde.Depuis, elle a toujours évolué sous le signe de l’inclusion, convaincue qu’il n’était pas possible de faire de la philosophie à l’échelle locale ou régionale. Cette inclusion a bien sûr certaines limites. Nous n’accueillons pas de sociétés fondamentalistes par exemple, mais nous n’excluons personne sur des critères idéologiques.Mais la FISP n’en est pas pour autant le centre du monde philosophique. C’est une instance qui a un certain poids mais elle reste un acteur parmi d’autres, même si ce n’est pas le moins présent. Le monde philosophique est très divers et personne ne peut aspirer à être le centre. La FISP demeure néanmoins l’organisme le plus représentatif et le plus vaste au niveau international, c’est certain.
Quelles sont les principales tâches de la FISP ?Parmi les tâches de la FISP, la principale, au moins en termes de charge de travail, consiste à organiser un congrès mondial tous les cinq ans, qui est un peu comme la « grand-messe » de la philosophie. Ces congrès mondiaux de philosophie existent depuis 1900 et c’est à la FISP qu’a été confiée la mission de les organiser au lendemain de la seconde guerre mondiale. Ils réunissent aujourd’hui entre 2000 et 3000 personnes. Le dernier congrès a eu lieu à Séoul en 2008 et le prochain se tiendra à Athènes en 2013. Le président de la FISP, William McBride, vient de signer l’accord de partenariat avec la Société grecque de philosophie. Le Congrès mondial a deux missions principales, sans qu’il y ait de hiérarchie entre elles. Il s’agit d’abord de faire se rencontrer des chercheurs qui n’ont pas la possibilité de se rencontrer par ailleurs. Le congrès, comme tous les grands congrès mondiaux, fonctionne en effet selon le principe des « call for papers » ou « contributed papers ». Il permet ainsi à de jeunes chercheurs peu connus de présenter leur travail et d’échanger avec leurs pairs.La deuxième mission des congrès mondiaux est de dresser un bilan et de tracer les grandes lignes d’évolution de la recherche philosophique au moment où se tient le congrès : c’est le rôle des séances plénières et des sessions invitées où sont conviées les personnalités les plus représentatives de la recherche philosophique mondiale, d’un point de vue disciplinaire, géoculturel et qualitatif. Je ne suis pas sûr que cette mission ait été remplie à tous les coups mais cela reste une mission essentielle du congrès.
Le congrès mondial comprend-il une dimension de dialogue interdisciplinaire, avec les autres sciences humaines, en particulier économiques et sociales ?
C’est une question qui surgit périodiquement au sein de la FISP : faut-il ouvrir les congrès à des spécialistes d’autres disciplines (sciences sociales et politiques, économie, etc.) ? Il y a des résistances de la part de nombreux chercheurs qui défendent, à juste titre, la spécificité du travail philosophique. En ce qui me concerne, je considère que la dimension transdisciplinaire est très importante ; elle est au cœur par exemple de la revue Diogène, éditée par le CIPSH, que je dirige avec Maurice Aymard. Mais je ne suis pas sûr d’être majoritaire ! On le verra lors de la préparation du prochain congrès à Athènes.
Vous êtes vous-mêmes membre du comité de pilotage du colloque sur les Nouvelles Pratiques Philosophiques, comment la FISP se situe-t-elle par rapport à ces dernières ?
Il me semble qu’une autre fonction essentielle du congrès mondial devrait être de représenter les tendances émergentes de la philosophie. Il y avait au congrès de Séoul une section sur la Philosohy for children ; je pense qu’il faudrait qu’il y ait aussi dans les séances plénières une présentation des problématiques et des enjeux principaux représentés par la Philosphy for children. Cela me paraît essentiel aujourd’hui. Ces pratiques restent bien sûr assez controversées mais elles ont quand même un poids dans la présence publique de la philosophie, et continuent de susciter des recherches et discussions très importantes, avec Michel Tozzi en France, par exemple, ou Philippe Cam en Australie, qui sont très fortement impliqués.Il y a bien sûr au sein de la FISP des dynamiques internes et des débats concernant ces questions. Le dernier congrès qui avait pour thème Rethinking philosophy, sujet assez neutre pour permettre une participation œcuménique, est né comme point d’équilibre entre deux tendances au sein du comité directeur de la Fédération : l’une, représentée principalement par des philosophes extra-européens (même si j’en faisais partie avec quelques collègues espagnols) qui voulait ouvrir la philosophie au monde, dans le sillage des deux congrès précédents qui étaient consacrés à La Philosophie, éducatrice de l’humanité, à Boston et à La philosophie et les problèmes du monde, à Istanbul ; et une autre tendance, qui souhaite défendre la spécificité de la tradition philosophique, tendance portée essentiellement par des collègues européens. Il y a eu un vrai débat et on a trouvé un point de synthèse, imparfait peut-être, mais il a été trouvé. Au fond, la FISP assure aussi une fonction de chambre de discussion entre des tendances différentes, multiples et parfois difficilement conciliables ; c’est en quelque sorte comme un parlement : on discute et on essaye de trouver des synthèses. La communauté philosophique mondiale se construit ainsi, ni dans l’unanimité ni dans l’irénisme mais à travers des discussions de fond menées à partir d’enjeux concrets : Est-ce qu’on donne de la philosophie une image d’une discipline tournée vers la société ? Ou d’une discipline qui affirme une spécificité thématique, catégorielle ? C’est un vrai débat, qui ne trouve que rarement l’occasion de se tenir à l’Université, et qu’on transforme tant bien que mal en actions.
A part la mise en réseau des chercheurs à l’échelle internationale, la FISP se donne-t-elle d’autres objectifs, en particulier en termes de développement de l’enseignement de la philosophie ou de diffusion de la recherche auprès du grand public ?
Pour l’instant, la FISP n’est pas spécialement engagée dans la promotion de la présence publique de la philosophie, même si les Olympiades philosophiques et la Journée mondiale de la philosophie, auxquelles participe la FISP, sont des événements assez visibles. La FISP n’a pas de programme de diffusion de la philosophie. Elle devrait sans doute en avoir et essayer de faire en sorte que la philosophie soit plus présente dans l’espace public.Une autre chose que la FISP n’a pas, ce sont des bulletins permettant de présenter des positions ou propositions de la FISP, des « statements » sur des grands sujets de société. C’est une chose qu’il faudrait sans doute envisager. En 1998, au congrès de Boston, la FISP avait voté, en assemblée générale, une résolution contre la peine de mort. Mais c’était une action ponctuelle. De ce point de vue, la voix de la Fédération reste faible et cantonnée, si tant est, au milieu des spécialistes. En ce qui concerne l’enseignement de la philosophie, la FISP est très active, en particulier par l’intermédiaire du comité qui lui est consacré et qui est animé par Jean Ferrari. Ce comité a beaucoup travaillé sur le secondaire et a dirigé des publications sur le sujet. Mais ce travail demeure un travail de réflexion. Les actions plus volontaristes auprès des Etats sont menées par des sociétés membres : je pense par exemple à la Société Italienne de Philosophie, qui a été très dynamique en Italie sur ces questions. Par ailleurs, la FISP n’a pas seulement vocation à faire se rencontrer des chercheurs ou à réfléchir sur un certain nombre de sujets. Je crois qu’il faudrait arriver à ce que la FISP aide activement au développement de la présence de la philosophie, à tous les niveaux, dans les différents pays. C’est ce que la FISP a commencé à faire en se donnant pour objectif de favoriser la création d’un réseau de sociétés philosophiques dans certains pays arabes comme la Syrie, la Jordanie, l’Egypte ou le Liban. Ce n’est pas une tâche facile, bien sûr, mais nous espérons que d’ici cinq ans, lors du prochain congrès mondial à Athènes, les chercheurs de ces pays auront acquis une plus grande visibilité.
Pourriez-vous nous donner quelques précisions sur le fonctionnement concret de la FISP en termes d’organisation du travail en interne, de financement ?
En ce qui concerne l’organisation du travail en interne, il y a les réunions annuelles du Comité directeur, qui sont accompagnées par des réunions du Bureau, puis le travail des commissions scientifiques consacrées à différents domaines de la recherche philosophique et bien sûr le travail préparatoire des Congrès mondiaux, confié à un Comité de programme qui se réunit régulièrement et fait rapport au Comité directeur. L’assemblée générale de la FISP se réunit, quant à elle, tous les cinq ans. Sinon le dialogue s’effectue essentiellement par consultation (pour choisir le thème d’un congrès mondial ou mettre au point le programme, pour décider si une initiative d’une société membre peut avoir le patronage de la FISP, pour préparer des publications, comme celle par exemple sur l’état de la philosophie dans le monde, dirigée par Maija Kule, qui dirige l’Institut de Philosophie et de sociologie de Riga, en Lettonie). L’implication des membres dans ce travail est bonne. En ce qui concerne le financement de la FISP, on peut dire qu’il reste limité, mais la fédération assure tout de même son existence par ses propres forces. Elle n’est financée que par les cotisations des sociétés membres, qui paient pour la plupart entre 80 et 150 euros par an, en fonction de leur taille. D’autres, par exemple en Russie et aux Etats-Unis, versent des cotisations plus importantes en raison de leur dimension, mais cela reste de l’ordre de quelques centaines d’euros par an. Cela permet tout de même d’assurer la mobilité des membres de la FISP qui n’ont pas les moyens nécessaires, ainsi qu’un secrétariat à mi-temps, qu’on arrive tant bien que mal à couvrir.
Pourriez-vous préciser les liens qu’entretient la FISP avec l’UNESCO ?
La FISP est associée à l’UNESCO par l’intermédiaire du CIPSH, dont elle est membre.Elle collabore avec l’UNESCO pour l’organisation de la Journée mondiale de la philosophie, dont elle est à l’initiative, pour la rédaction de rapports, comme en 2007 lors du rapport sur l’enseignement de la philosophie intitulé « La philosophie, une école de la liberté » et actuellement le rapport sur la recherche en philosophie, pour l’organisation de colloques, pour les Olympiades philosophiques, etc.La section philosophie de l’UNESCO consulte par ailleurs régulièrement la FISP sur un certain nombre de points. Il faut préciser que la section de philosophie de l’UNESCO n’a pas pour rôle de mener des recherches en philosophie mais a pour vocation d’aider à organiser le travail philosophique à l’échelle internationale. Je travaille depuis 15 ans avec l’UNESCO et je peux vous dire qu’en ce moment, cela a rarement été aussi efficace. Sa directrice, Mme Goucha, fait preuve d’une qualité remarquable.. Je suis admiratif de la manière dont elle travaille et dont elle arrive à identifier les enjeux de la réflexion philosophique face aux missions et aux priorités de l’UNESCO. Certains Etats membres reprochent à l’UNESCO de « faire de la philosophie », en disant que ce n’est pas son travail et remettent en question la présence de la philosophie à l’UNESCO. Mais l’UNESCO ne fait pas de philosophie ; elle utilise le réseau des philosophes pour poursuivre ses objectifs en faveur de la paix et de la démocratie. Il ne faut pas oublier que les philosophes jouent un rôle très important dans l’organisation sociale, dans l’évolution démocratique et dans la formation des élites, peut-être pas en Norvège, aux Pays-Bas ou en Italie, mais très certainement dans un grand nombre de pays à travers le monde, en Afrique, en Amérique du sud comme en Asie. Les positions des Etats membres de l’Unesco à l’égard de la philosophie reflètent le plus souvent la situation de la philosophie dans leur propre pays. Dans certains pays arabes, la philosophie, en tant que manière de développer une capacité de pensée critique, est considérée comme un antidote au fondamentalisme. Il y a donc là un enjeu très fort. En Afrique, la philosophie est souvent l’une des forces porteuses d’ouverture culturelle et de développement social. Au Brésil, la diffusion du savoir scientifique est fortement valorisée et commence à s’étendre aux sciences humaines et sociales. En Europe, en revanche, dans la mesure où on a des philosophes, des universités et que ça marche très bien ainsi, les Etats ont une position plus détachée. Du coup, ils ont tendance à projeter leur situation sur l’Unesco et à penser qu’une institution gouvernementale n’a pas à s’occuper de philosophie. C’est une position compréhensible en ce qui concerne nos pays, et je la partage, mais je trouve qu’elle est assez aveugle si on la projette à l’échelle de l’Unesco. Personne n’a intérêt à ce que la philosophie, par exemple dans les pays arabes, soit affaiblie. Quand on fait la Journée mondiale de la philosophie en Iran, comme ce sera le cas en 2010, je pense que tous les pays d’Europe auraient intérêt à s’y précipiter. Ce sont là des occasions d’ouverture et d’échange qui ne se présentent pas tous les jours.L’UNESCO a vocation à réunir tous ces chercheurs, à les faire se rencontrer, à soutenir la circulation des philosophes qui n’ont que peu d’occasion d’échanger. On le sait bien, un chercheur de Cotonou et un chercheur de Buenos Aires ont peu de chances de se rencontrer à moins qu’ils ne soient invités ensemble à un colloque en Occident. Or il faut en quelque sorte « décentraliser » cet univers et susciter de nouveaux canaux de communication. C’est là que la vocation de l’Unesco et celle de la FISP se rejoignent. La FISP se donne en effet aussi comme tâche de créer une sorte de tissu philosophique international. J’estime pour ma part qu’on ne peut plus faire de la philosophie uniquement à l’échelle de son université ou de son centre de recherche ; il faut rencontrer des gens, il faut voyager. C’est le seul moyen de faire en sorte que son travail ait un véritable impact culturel. Aujourd’hui, les philosophes se rendent de plus en plus compte qu’il est indispensable de travailler en réseau, y compris en réseau interdisciplinaire et, de ce point de vue, ont une réelle demande à l’égard de la FISP. De ce pont de vue, précisément en raison de la perspective internationale de la FISP, le président actuel de la Fédération, William McBride, et moi-même sommes très engagés pour défendre et soutenir la présence de la philosophie à l’UNESCO.
Diriez-vous que la philosophie est aujourd’hui en déclin en Europe par rapport aux autres pays du monde ?
Je ne dirais pas qu’elle est en déclin au niveau de son enseignement. Le dernier rapport sur l’état de l’enseignement de la philosophie l’a montré. Il n’y a pas aujourd’hui de réelle remise en cause de la place de la philosophie en Europe.Néanmoins, je crois qu’il y a un déclin au niveau de la qualité : il n’y a plus de grands philosophes en Europe. Il n’y a plus de Ricœur, de Husserl, de Merleau-Ponty, de Heidegger…. En revanche, on peut en trouver ailleurs, en Afrique, en Asie. Aujourd’hui, les grands intellectuels « globaux », ceux qui enseignent dans les universités américaines, ne sont plus majoritairement européens. Prenez des gens comme Amartya Sen, Gayatri Chakravorty Spivak ou Akeel Bilgrami, tous les trois indiens, Kwame Anthony Appiah et Kwasi Wiredu qui sont ghanéens, Edward Saïd qui était palestinien, etc. Mais prenez aussi des penseurs comme le béninois Paulin Hountondji, l’un des philosophes africains les plus influents, Aminata Diaw et Ramatoulaye Diagne au Sénégal, Tanella Boni en Côte d’Ivoire, In Suk Cha en Corée, Tu Weiming et Zhao Tingyang en Chine, Ioanna Kuçuradi en Turquie… Ces chercheurs, et tant d’autres avec eux, ont une pensée forte, qui porte sur le monde actuel, alors qu’en Europe, effectivement, on a un peu plus de mal qu’ailleurs à développer ce type de pensée. L’influence de la philosophie européenne est encore importante mais elle n’est plus centrale. Un jeune chercheur aujourd’hui se tourne naturellement vers les Etats-Unis. Cela me semble dû, du moins en partie, au poids d’un certain historicisme qui domine une large partie des cursus européens et qui a certainement des effets positifs, mais qui me semble situer la recherche européenne à mi-chemin entre l’érudition alexandrine et la transmission d’un corpus de connaissances assurée par les moines médiévaux. J’ajouterai que les mécanismes de recrutement sont très cloisonnés au niveau disciplinaire et très fortement encadrés. Du coup, les recherches originales et novatrices sont plutôt découragées, car évidemment un jeune chercheur aura tendance à s’inscrire dans une filière déjà existante, au risque de ne pas trouver de poste. Or la pensée philosophique, si elle veut être innovante, comporte toujours une part de risque. Ainsi, le niveau moyen reste élevé, mais on ne produit plus de grandes figures.