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Articles de presse

Newzy - juin 2008

Dossiers | Management

L'entreprise peut-elle être humaniste ?

   
Écrit par Béatrix Grégoire, Fabien Trécourt, rédaction de Newzy, le 23-06-2008
 

 

L'entreprise peut-elle être humaniste ?

Les entreprises entretiennent avec la philosophie un rapport fondé sur le « je t’aime, moi non plus ». En toute ambiguïté, les boîtes se rendent compte que la philosophie peut les aider à se poser et réfléchir. Mais elles ne sont pas convaincues à 100 % que la démarche soit utile pour le business. « Les universitaires ont des doctrines et pas de problèmes, alors que les chefs d’entreprise ont beaucoup de problèmes et pas de doctrine », résume Albane Tresse, responsable communication à l’APM (Association progrès du management), pour mieux expliquer cette ambivalence.

 
Le numéro de janvier de « Philosophie Magazine », qui portait sur le travail : une des meilleures ventes de l’année.
L'entreprise peut-elle être humaniste ?

Certains cadres et dirigeants s’y intéressent à titre privé. Au cabinet de relations publiques Boury & Associés, le dg Pascal Tallon prépare une licence pour se « détendre » et faire un peu de « gymnastique intellectuelle ». Il organise aussi les petits-déjeuners du Club des idées, qui réunissent chaque mois des dirigeants et des philosophes. « Les membres viennent par intérêt personnel et par curiosité », explique-t-il. N’empêche, le directeur de Philosophie Magazine, Fabrice Gerschel, constate l’émergence d’une vraie tendance. Une enquête a révélé que 85 % de ses lecteurs étaient des quadragénaires actifs et diplômés de l’enseignement supérieur. En janvier dernier, 45 000 exemplaires d’un numéro consacré au travail ont été vendus contre 40 000 habituellement (+ 12,5 %).

Dans les entreprises, la philosophie s’introduit le plus souvent sous forme de conférences. Chez Go-Europe par exemple, le dg Philippe Crouy en annonce une sur « Astrophysique et management ». Deux thèmes à des années-lumière l’un de l’autre, mais ce qui compte, c’est « de rendre les participants plus créatifs, confiants et de leur permettre d’échanger ». D’autres conférences sont cependant plus proches des centres d’intérêt de l’entreprise : le stress, l’autorité, la hiérarchie, le développement durable… Au Boss-club, un réseau de dirigeants à Issy-les-Moulineaux (92), l’association Philolab a animé un séminaire sur la rentabilité ! Certaines entreprises font appel à des cabinets de philosophie. « Un dirigeant avait investi dans une formation sur la délégation qui avait été vaine, raconte Eugénie Vegleris (1), qui dirige l’un d’eux. Je lui ai demandé ce qu’était la délégation, il était incapable de me répondre. Comment pouvait-il s’en sortir s’il ne savait pas de quoi il parlait ? » Ces boîtes veulent redonner du contenu à des termes galvaudés et du sens au travail. Pourquoi faire telle ou telle tâche et comment l’accomplir au mieux ? Des philosophes interviennent alors à la place des coachs, consultants et autres conseillers.
Le « manager philosophe » serait aussi une espèce en voie d’apparition.

Depuis deux ans, des étudiants en philosophie sont recrutés comme cadres via l’opération Phénix, qui a vocation à relier le monde du travail et l’université (voir encadré p.58). À l’inverse, un département de formation continue a été créé aux facultés libres de philosophie et de psychologie (IPC). « Les entreprises ont besoin de compétences en analyses comportementales et sociétales qui font défaut aux élèves des écoles de commerce », explique Véronique Morali, présidente de la commission dialogue économique au Medef. À l’APM, des dirigeants font appel à des experts philosophes. Bernard Benattar (2), de l’Institut européen de philosophie pratique, qui intervient régulièrement comme « expert APM » et apprécie le « dialogue philosophique », raconte qu’il a du mal à les convaincre de l’intérêt d’un débat ouvert. Ils attendent plutôt une leçon magistrale, quitte à en discuter plus tard entre eux.
Mais la philosophie compte aussi des ennemis dans l’entreprise.

Lors des conférences, le scepticisme du public est palpable. « C’est dur de faire un exposé sur le stress quand l’auditoire pense au courrier qui s’accumule sur son bureau », dit en riant Magali Paillier (3), du cabinet de philosophie de Strasbourg. Les cadres dirigeants n’aiment pas perdre leur temps, ils veulent des résultats et vite ! Le problème, c’est que les philosophes n’apprécient pas l’équation : utilité + court terme = je prends votre truc, et les entreprises se méfient d’un investissement sur le long terme dont elles ne pourront pas mesurer les effets. Un think tank avait ainsi envisagé d’inviter le philosophe Edgar Morin. « Je n’étais pas très chaud, raconte le consultant Didier Goutman, qui a tout de même demandé ses coordonnées à Philosophie Magazine. L’objectif était de réfléchir à des solutions opérationnelles, pas de suivre une conférence ». La philosophie est perçue comme un discours oiseux, « une discipline insuffisamment rationnelle et pas assez construite dans sa réflexion », selon Damien Crequer, associé au cabinet de chasse de têtes Taste. Qui ne doit pas être très chaud pour sélectionner des candidats formés à la philo du management. Un jour, le dirigeant d’une entreprise a même déclaré à Bernard Benattar qu’il n’aimait pas la philosophie parce qu’il était… « trop cartésien ». Comme quoi, dirait Kant, « Nous ne connaissons a priori des choses que ce que nous y mettons nous-mêmes. ».

Les Echos

Etre cultivé aide à diriger une entreprise

[ 09/11/07 Les Echos ]

La culture générale des dirigeants et des salariés joue un rôle crucial en entreprise dans le renforcement du lien entre action et réflexion.

La culture générale intervient peu dans le pilotage direct et quotidien d'une entreprise. Elle ne constitue pas non plus un critère d'évaluation des salariés et, à une échelle individuelle, son absence ne compromet pas et ne freine pas une carrière. Pour autant, elle ne saurait déserter l'entreprise. Car, à un degré plus ou moins fort, la culture générale joue un rôle crucial dans le renforcement du lien entre action et réflexion. Grâce à elle, dirigeants, managers et employés parviennent à raisonner par analogie, à placer des problématiques en perspective et à les confronter aux grands débats d'idées.

Confucius et Lao-tseu ont beau faire un tabac auprès des dirigeants d'entreprise, beaucoup limitent encore la culture générale à un vecteur de valorisation sociale, bien plus utile pour briller dans les dîners en ville que pour participer au bon fonctionnement d'une entreprise. Dans un édito célèbre, une journaliste d'un quotidien britannique s'était interrogée : « Est-il nécessaire qu'un manager soit cultivé ? L'érudition d'un Martin Taylor et d'un Bob Ayling, alors patrons respectivement de Barclays et de British Airways, leur sert-elle pour assurer le succès de leur groupe ? »

Du sens dans le travail

C'est à ce type de question qu'ont cherché à répondre, l'an dernier, six patrons français (Henri de Castries, Bertrand Collomb, Denis Kessler, Michel Pébereau, Louis Schweitzer et Yazid Sabeg), réunis en table ronde par l'Institut de l'entreprise. Tous ont reconnu l'importance des acquis fournis par les formations initiales et les études supérieures et accordé à la culture générale la capacité à instiller du sens dans le travail. Car baigner dans le milieu économique et financier n'empêche pas de s'intéresser à la sociologie, qui « rend intelligible l'infinie complexité des relations sociales ». Ou à l'histoire, « celle des religions notamment, qui fonde des représentations communes ». Ou encore à la littérature - la littérature française du XIXe siècle précisément, chère à Michel Pébereau -, qui met à jour de façon « précise et exhaustive la palette des comportements humains ».

Il n'empêche. Dans la pratique, les milieux d'affaires ont tendance à réserver la portion congrue à la culture générale alors qu'elle est fort utile pour prendre de la - ô combien nécessaire - hauteur de vues.

Le plus souvent, les entreprises concrétisent leur intérêt par des actions externes (mécénat, opérations culturelles : des investissements financiers non négligeables le plus souvent). Des réunions comme celles organisées par Philippe Lemoine, le PDG de LaSer (« Modernités on/off », à Paris, au Théâtre du Rond-Point), s'inscrivent, quant à elles, dans une volonté d'échanges entre entreprises et monde intellectuel dans le but de ne pas « uniquement gérer mais innover ».

En interne, il faut compter avec l'ouverture d'esprit spontanée de certains collaborateurs et managers, la réputation d'intellos de quelques patrons, la sensibilité artistique d'une direction et les effets plus ou moins visibles de recrutements inattendus (un DRH anthropologue chez SPIE Batignolles, des sociologues et philosophes chez Lafarge).

Mais, sans conteste, la manifestation la plus directe de la culture générale en entreprise prend la forme de séances de formation à l'attention de candidats à l'expatriation. Il s'agit alors de leur donner des repères solides afin qu'ils ne commettent pas d'impairs sur place. Et, indubitablement, ceux qui savent enraciner les différences culturelles dans l'histoire et la religion de leur pays d'installation disposent d'une longueur d'avance. D'ailleurs, comme le souligne le cabinet DDI (*), dans une économie mondiale, « la passion de comprendre les autres cultures, l'intelligence émotionnelle et la capacité visionnaire » figurent au nombre des 10 qualités clefs nécessaires aujourd'hui pour se positionner en leader mondial.

Conférences de vulgarisation

L'autre nouveauté, c'est le succès grandissant des conférences de vulgarisation de la culture auprès de salariés désireux d'élargir leurs connaissances au-delà de leur quotidien professionnel. Des professeurs, historiens et artistes interviennent en entreprise (Accenture, Icade, Leclerc, etc.) sur les sujets les plus divers. Les intervenants travaillent pour leur propre compte ou bien pour des sociétés spécialisées : Culture & Sens (lire encadré), Culture Majeure, ou d'autres positionnées sur des créneaux plus étroits comme, par exemple, l'art contemporain (Mona Lisa, Togeth'art, etc.). « Le conseil est notre coeur de métier ; nous avons estimé que ces conférences traduiraient un geste positif et de reconnaissance envers les non-consultants », justifie Isabel Martins, directrice formation chez Accenture.

Même s'ils ne mesurent pas son retour sur investissement d'une façon immédiate et évidente, les milieux d'affaires ont tout à gagner à intégrer la culture dans leur stratégie. Certes, au commencement d'une carrière, ce sont plutôt le savoir-faire et la technique qui importent mais ensuite, pour progresser, d'autres capacités priment : la curiosité intellectuelle, la capacité d'adaptation, l'ouverture d'esprit, la sûreté de jugement... Autant de qualités développées par les esprits les plus cultivés. Sans solide culture générale, Sébastien Groyer, ingénieur au sein de la Caisse des Dépôts et Consignations et doctorant en deuxième année de philosophie, pourrait-il analyser, dans « Philosophie Magazine », la crise du « subprime » avec autant de sel ? Il faut bien reconnaître que les économistes susceptibles, comme lui, de replacer les dettes insolvables liées à l'immobilier à risque aux Etats-Unis dans une dimension platonicienne de l'économie ne sont pas légion.

MURIEL JASOR

(*) The CEO's guide to : preparing futur (globle leaders).

La Libre Belgique

«Le manager doit penser le monde...»
PIERRE LOPPE

 «Le patron ne doit pas seulement décider et agir», dit Rodolphe de Borchgrave.
«Sa tâche est complexe, il évolue dans un univers de plus en plus opaque.»
Et de prôner la philosophie, «source sans pareille d'idées et de concepts».

D.R.

ENTRETIEN

Le management et la philosophie sont-ils compatibles? «Oui», répond Rodolphe de Borchgrave, docteur en Sciences de l'UCL, diplômé de l'Insead, consultant en management et président de l'association Philosophie et management qui publie un passionnant ouvrage sur ce thème aux éditions De Boeck(1). « Le management ne se réduit pas à une obsession de l'efficacité organisationnelle », dit-il. « La tâche du manager est complexe et implique qu'il pense le monde où évolue son organisation, un monde de plus en plus opaque et résistant à la pensée.» Nous l'avons rencontré.

Les philosophes et les managers vivent sur des planètes différentes, c'est bien connu. Quel intérêt ont-ils à se rencontrer?

Le manager n'a pas pour seule mission de décider et d'agir. Il doit penser le monde, tâche complexe car celui-ci est de plus en plus compliqué. La philosophie lui donne des outils qui lui permettent de passer à travers les couches de résistance. Elle offre des repères, balise les marges de manoeuvre et les zones de liberté. La philosophie aide le patron à se positionner sur les questions éthiques. Selon moi, l'éthique des affaires est une réponse courte, anglo-saxonne et empirique. La philosophie aide aussi à voir clair sur les questions personnelles: qu'en est-il de mon existence dans un monde qui me «vide» et me pousse au burn out? Alors que le manager est à la recherche de créativité et de méthodes nouvelles, la philosophie est un producteur sans pareil d'idées, de concepts et d'ouvertures sur le monde.

En ce qui les concerne, les philosophes sont étonnés de l'intérêt de la matière économique et managériale comme matière à penser. Ils sont généralement très étonnés de la qualité et du niveau de la discussion qu'ils ont avec les chefs d'entreprise. Certains sont consultés par les entreprises. Leur return va du plus abstrait au plus concret.

Quelle est la démarche que vous conseillez aux managers?

Les patrons doivent s'investir personnellement et considérer que la philosophie est une voie vers une forme d'identification de soi. Outre la présence aux séminaires et à toute activité du genre, je les invite à lire, non des traités, mais dans un esprit philosophique. Et à discuter entre eux.

Quelles sont les entreprises qui ont appliqué avec succès les principes de la philosophie?

Nous avons surtout travaillé jusqu'ici avec des managers. Des entreprises sont aussi venues à nous, telle la société Roche et cette institution publique belge que je préfère ne pas citer. A mon sens, les entreprises et les administrations publiques devraient mener davantage de réflexions sur le bien commun, le bien public, l'efficacité organisationnelle, le rôle citoyen, etc. Souvent, les autorités sont perdues à contraintes. Elles développent un sentiment d'impuissance. Le fonctionnement des pouvoirs publics, les rapports entre la société et la politique jouent un rôle majeur. Je signale au passage que Carly Fiorina, patronne de Hewlett-Packard, était philosophe de formation....

Son intransigeance l'a toutefois poussée à la démission...

Elle a fait des dégâts, c'est vrai, mais d'autres en ont fait sans que ce soient pour autant des imbéciles. La philosophie n'est ni une garantie ni une condition suffisante pour faire du bon management. La patronne a pris des risques. Forcément dans cette situation, ça passe ou ça casse. Ici, ça a cassé...

Qu'un patron indien lance une OPA inamicale sur un groupe européen, cela vous surprend-il?

Mittal est-il indien ou européen? Le point mérite réflexion. Dans le contexte de la mondialisation, nos concurrents de demain seront la Chine et l'Inde, pas les Etats-Unis. Nous avons encore beaucoup de peine à comprendre leur mentalité. A nos yeux, ils ne respectent pas la propriété intellectuelle, leur parole n'a pas la même signification, etc. Les Asiatiques travaillent dans un monde baigné de philosophie et de culture totalement différent.

Notre management est imprégné de philosophie aristotélicienne, laquelle découpe le monde en catégories (plan comptable, process, etc.). Pour entrer en dialogue avec ces partenaires et concurrents, nous devons arriver à les comprendre. La philosophie offre une voie royale.

(1) «Le philosophe et le manager - Penser autrement le management», Ed. De Boeck, 230 pp, 29€. Rens. Webwww.philosophie-management.com

© La Libre Belgique 2006

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