La philosophie en maternelle

Dans la pièce qui fait office de salle de bibliothèque de l’école maternelle Eliette-Santoni, à La Garde (Var), chaque semaine, le rituel est le même. « On se lisse les yeux, les joues, le cou. On secoue un peu ses mains. On bouge sa langue, les dents d’en bas, d’en haut, on réveille ses oreilles… » Les vingt-cinq élèves de Sylvie Truc, des enfants de 5 ans, se préparent pour leur atelier de philosophie.

« Nous sommes venus là pour faire de la philosophie. Nous allons réfléchir sur une question que les hommes se posent depuis très longtemps. Tout le monde n’est pas obligé de parler. Il n’y a pas de bonnes ou de mauvaises réponses », rappelle l’institutrice de 47 ans. Assis en cercle, dans le calme soudain revenu, la classe de grande section attend le thème du jour. « Est-ce que vous pensez que, quand vous serez grand, vous pourrez faire tout ce que vous voulez ? », énonce Sylvie Truc.

Les pieds se tortillent sous les chaises, quelques soupirs s’échappent. Très vite, des mains se lèvent. « Quand je serai grand, je conduirais une moto-jet », « quand je serai grand, je pourrais aller dormir chez mon copain et regarder des films jusqu’à pas trop tard, car après il sera minuit », « on ne peut pas faire ce que l’on veut, on ne peut pas voler, on n’a pas le droit… »

Tour à tour, les petites voix se succèdent, la parole circule avec le « bâton de parole », un micro que l’enseignante distribue à la demande ou que les enfants se passent entre eux. Aucune raillerie ne trouble le groupe, chacun écoute l’autre. Au fil des tours de parole, les langues se délient, les arguments se développent.

Non-intervention

Depuis deux ans, Sylvie Truc expérimente l’atelier-philosophie auprès de ses élèves. Elle travaille en collaboration étroite avec Carole Calistri, maître de conférences en sciences du langage à l’institut universitaire de formation des maîtres (IUFM) de Nice. « L’atelier permet à l’enfant d’apprendre à penser et à parler à partir de sujets qui le touchent intimement. Les spécialistes de la petite enfance savent qu’à partir de 3 ans, les enfants se posent des questions existentielles, l’une des toutes premières étant celle de leur propre mort », explique l’universitaire.

La proximité des thèmes abordés, mais aussi les interventions des autres enfants font office d’incitation à « attraper le langage ». « Chaque séance fonctionne comme un petit amphi où chacun peut se mettre sur la place qui lui est accessible », relève Carole Calistri. Pour Sylvie Truc, les bénéfices de l’atelier sont flagrants : progression dans l’acquisition du langage, confiance accrue dans la prise de parole, écoute plus attentive des autres, « aucun enfant n’est resté dans son attitude de départ, tous ont progressé d’une manière ou d’une autre ».

Pour ne pas interrompre le travail tâtonnant d’élaboration de la pensée qui se noue, l’atelier-philosophie impose comme règle la non-intervention de l’enseignant. Le principe a été fixé par le psychanalyste français Jacques Lévine, qui a élaboré il y a une dizaine d’années le protocole servant de base à cet atelier de dix minutes. L’institutrice est présente, mais silencieuse. « C’est assez déroutant au début, reconnaît Sylvie Truc. L’enseignant a l’habitude de mener le débat et là, il doit se contenter de d’écouter. »

Mais Sylvie Truc porte, depuis, un regard neuf sur les élèves et sur le métier d’enseignant : « Dans cette parenthèse, il n’y a pas d’attente scolaire, les jugements de valeur n’ont pas lieu d’être. La richesse de réflexion que nous découvrons chez les enfants est telle que nous sommes amenés à nous interroger sur la façon de prendre en compte ce potentiel dans les apprentissages scolaires. »

Les expériences comme celle de la classe de grande section de La Garde dépendent uniquement de l’initiative d’enseignants. La bonne conduite de cet atelier ne nécessite pas de connaissances ou d’affinités particulières avec la philosophie. Pour autant, à l’image de Sylvie Truc, beaucoup d’enseignants qui pratiquent la « philo » auprès des enfants se retrouvent pour discuter de leurs expériences et de leurs difficultés. Car au fil des séances, la libération de la parole peut ouvrir une boîte de Pandore inattendue. « Le professeur des écoles doit être préparé à avoir un certain doigté quand il aborde des thèmes qui touchent à la famille ou à la religion », explique Carole Calistri.

Même si les sujets de discussions sont soigneusement choisis pour ne pas heurter la sensibilité des jeunes enfants, la surprise est parfois au détour d’une question banale. « Autour du thème, « Pourquoi mange-t-on ? », un enfant a donné comme réponse : « Car c’est Dieu qui le demande » », se souvient la chercheuse. L’institutrice est alors intervenue exceptionnellement dans le débat pour dire « que certaines personnes peuvent avoir cette opinion mais que d’autres ne la partagent pas du tout ». Les enseignants doivent être prêts aussi à recevoir des indices de maltraitance ou d’abus sexuels.

Encore peu développés en maternelle, les ateliers sont un peu plus répandus en classe élémentaire. A côté de la méthode développée par Jacques Lévine, d’autres approches existent, notamment celle de l’Américain Matthew Lipman ou des Français Anne Lalanne et Michel Tozzi.