Le droit à l’éducation n’est pas la liberté à l’éducation

L’éducation est un droit sacré et consacré dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme du 10 Décembre 1948. Elle exclue de ce fait la question libre quant à savoir, s’il est libre d’éduquer ou d’être éduqué. Pour quoi ce droit n’est pas une liberté comme celle des autres ? Face à cet enfant qui tue ses camarades et sa maitresse aux USA, devant cet enfant qui poignarde son maitre en France, et face à cet enfant que le parent refuse d’envoyer à l’école pour qu’il aille dans la plantation de bananeraie en Afrique, resurgit la question de la place de l’éducation et surtout de la place des valeurs morales : qu’est-ce qu’il faut privilégier dans l’éducation : faire de l’enfant un homme qui a réussi dans la société ou alors d’abord un homme qui respecte l’universalité en lui et en les autres?

Mots clés : éducation, droit, liberté, valeurs morales, développement.

Pour Olivier Reboul, l’éducation s’entend comme « l’ensemble des processus et des procédés qui permettent à tout enfant humain d’accéder progressivement à la culture, l’accès à la culture étant ce qui distingue l’homme de l’animal. » (La Philosophie de l’éducation, Paris, éd. PUF, coll. Que sais-je ?, neuvième édition, 2001). Pour Kant, « L’homme est la seule créature qui soit susceptible d’éducation. Par éducation l’on entend les soins (le traitement, l’entretien) que réclame son enfance, la discipline qui le fait homme, enfin l’instruction avec la culture. Sous ce triple rapport, il est enfant, élève, — et écolier… car c’est dans le problème de l’éducation que gît le grand secret de la perfection de la nature humaine. On peut marcher désormais dans cette voie, car on commence aujourd’hui à juger exactement et à apercevoir clairement ce qui constitue proprement une bonne éducation. Il est doux de penser que la nature humaine sera toujours mieux développée par l’éducation et que l’on peut arriver à lui donner la forme qui lui convient par excellence. Cela nous découvre la perspective du bonheur futur de l’espèce humaine. » (Traité de Pédagogie, trad. Jules Barni). Ces deux positions qui portent toutes sur l’éducation et concernent les enfants expriment deux contextes bien différents : un contexte contemporain et trop généraliste où l’idée d’éducation est raffinée et un contexte singulier où l’éducation doit être fondée sur des valeurs morales. L’éducation comme l’ont abordée Rousseau et Kant est celle même que l’Unesco a retenu. Car, c’est elle qui est au fondement de l’idéal de société que nous recherchons.

Il est douze heures aux Etats-Unis d’Amérique : un élève est rentré dans une salle de classe et a tiré sur son enseignant, tuant ses camarades et se donnant la mort bien après. En France, c’est un enfant qui vient de poignarder sa maitresse. En Afrique, c’est un parent qui refuse à son enfant le chemin de l’école, lui préférant les plantations. Dans les pays développés, c’est la violence. En Afrique, c’est l’ignorance de la valeur de l’éducation.

L’éducation est un droit. En Afrique, éduquer l’enfant ne doit pas être facultatif, car, il y dépend de son destin et de celui de son environnement. Pendant longtemps, et Kant l’a si bien montré, l’éducation est perçue comme ce par quoi l’enfant doit s’épanouir et devenir un homme respectable dans la société. L’éducation ne s’occupe pas d’autres choses que cela. Mais au regard des difficultés liées à de nombreuses raisons, de nombreux établissements n’ont pas toujours eu de responsables ou d’enseignants. Pour les parents, la faute est à l’Etat. La reconversion est vite faite : les enfants peuvent être utiles aux plantations de bananeraie, de palmeraie, à la pêche et à la chasse. D’ailleurs, sans ces plantations, ces enfants n’auront pas d’argent pour payer les droits d’école et les livres. Ajouté à cela, la distance entre l’école et la maison, sans véhicules, les récoltes issues des plantations peuvent servir lorsqu’il vivra en ville chez une tante ou un parent. Jusqu’aujourd’hui, de nombreux parents estiment que le retard de nombreux pays est l’affaire des intellectuels. Du coup, les longues études sont mal perçues, au profit des études de courte durée mais qui font vite accéder à l’emploi ou plus directement offre des dividendes de quelque manière. L’une des questions qu’on se pose est celle-ci : faut-il créer les écoles et les établissements partout ? La question divise les gens. Et aucune réponse n’est totale. Un seul constat : il faut éduquer les enfants. L’éducation en Afrique a toujours un premier aspect qui est social ou familial. L’enfant apprend déjà les grandes vertus qu’exige sa socialisation, jusqu’à ce qu’il les décroche ou alors y reste fidele à l’âge de responsabilité. Aller à l’école en Afrique apparait comme une seconde phase qui trouve déjà un grand déblayage fait de traditions, de coutumes, d’interdits et de rites. La différence existe peut-être avec les parents modernes, vivant dans les villes et se détachant des pratiques ancestrales ; mais l’Afrique mélange l’éducation de l’école et celle des traditions. Ce constat n’enlève en rien, l’idée que l’éducation est un droit. Eduquer n’est pas comme vouloir être libre. L’éducation est un droit et on ne demande pas l’avis du parent ou de l’éduqué d’être éduqué.
Dans les sociétés occidentales où les rites, les traditions n’existent pas, c’est souvent à l’école que l’enfant rencontre ses premières valeurs. En effet, Kant le souligne, de nombreux parents laissent leurs enfants entre les mains des tuteurs extérieurs et y nait un conflit de leadership : l’enfant doit écouter lequel des deux tuteurs : son parent biologique ou son parent accidentel. Pour Kant, si on confie son éducation à des tuteurs, il ne faut plus s’y interposer ; de peur de rendre l’enfant « bête ». La liberté trop vite accordée aux enfants contraste avec la dureté des sévisses qu’on inflige aux jeunes africains. En Afrique, il y a des choses que l’enfant ne doit pas toucher. En Occident, l’enfant peut et doit toucher tout. Le plaisir avec lequel, de nombreux parents aux USA entrainent leurs enfants à manipuler les armes inquiètent à plus d’un titre. Le problème est moins l’interdiction de l’usage des armes qu’une limitation de cette manipulation par les enfants. A y voir, on constate que les parents mettent moins de temps à apprendre à lire à leurs enfants qu’à les conduire dans les sous-sols de leur maison pour leur apprendre le maniement des armes. L’enfant n’est pas né violent. Mais il va le devenir. Il va cultiver une envie de faire comme papa. Cependant, comme il n’est pas sage, il pourra l’essayer sur des camarades ou alors, lorsqu’il est contrarié par son enseignant ou par quelqu’un, il a le reflexe de s’amuser avec son arme et les conséquences sont tragiques.

L’UNESCO fait reposer le principe d’une éducation morale au plus jeune âge. Kant se demandait déjà pourquoi, on enseigne tout aux enfants sauf les principes de vie morale ? Alors que, pour garantir une humanité sociable, c’est au plus jeune âge qu’on doit inculquer aux enfants les valeurs de paix, de l’autre, de travail ou de patience. La philosophie à travers l’éducation devrait par-là commencer au plus jeune âge. Les idéologues (Rousseau et Kant) estimaient que l’enfant nait certes ignorant de la violence, mais il peut s’y développer des relents violents. Par exemple, le racisme peut très tôt pousser les enfants à se considérer différents des autres et à détester ceux qui n’ont pas la même peau qu’eux. Or, en leur inculquant que l’homme, c’est l’homme, qu’il n’est pas différent du fait de la couleur de la peau, ou de la taille ou des biens matériels, on transmet déjà des valeurs qui transcendent le fait pour cet enfant de devenir demain, un magistrat, un avocat ou un enseignant. Car, c’est de cela dont a besoin la société : non pas des gens qui ont réussi leur vie, mais des gens qui respectent les autres. A quoi sert-il de réussir sa vie et de croire être investi par les dieux de mépriser les autres ? La société peut-elle préférer un homme qui a réussi et qui méprise ses semblables à un homme modeste qui est plein de sympathie, d’affection et de douceur ? Je doute fort.

On se rend finalement compte que l’éducation est comme un « un lit de roses ». Bien éduqué, on s’en vante. Mal éduqué, on constitue un danger pour sa communauté et pour soi-même. L’éducation apparait comme un droit. D’ailleurs, ce n’est pas par hasard qu’elle n’est pas une liberté. Dans tous les pays au monde, il y a un âge basique pour envoyer l’enfant à l’école. Après même la majorité civile ou légale, les parents ont le droit de poursuivre l’éducation de leurs enfants. De nombreux parents, si l’éducation était un acte de choix, aurait fait comme certaines familles en Afrique qui préfèrent que leurs enfants aillent dans les plantations au lieu d’aller à l’école. Mais, l’éducation n’est pas un acte de choix : on ne choisit pas s’il faut éduquer ou pas ; on ne choisit pas s’il faut être éduqué ou pas. C’est un acte de toute une vie. Qu’elle devienne plus tard, l’instruction comme le font les autodidactes ou ceux qui veulent obtenir d’autres diplômes, elle reste et demeure au cœur de tout développement humain et social. Mais, on peut remarquer aujourd’hui que si l’éducation est un acte de civilisation qui s’impose aux parents, nombreux sont ceux qui préfèrent envoyer leurs enfants aux internats, loin d’eux. Ce phénomène pouvait paraitre comme justifiable : assurer la bonne formation des enfants. Mais on se rend compte que ce n’est pas le cas. Certains parents se rattrapent dans leur liberté. Ils sont libres de suivre ou non directement leurs enfants. Courant après l’argent et les occupations, ils oublient ce qui devrait être leur préoccupation : suivre au jour le jour leur enfant. Et on s’étonne de constater que ces enfants, fréquentant parfois les grands internats ont développé des grandes libertés, des grands plaisirs et une fois de retour à la case parentale, ils n’ont plus de chef. Ils ont perdu la notion de capitaine à l’internat. Ils n’attendent que l’argent des parents. Le reste, dépend d’eux. Que de crises dans les familles. Que d’incompréhensions dans les familles. Comment l’argent qui servirait à rassembler la famille la divise et l’éloigne. Et pourtant, celui qui a des moyens financiers réduits, on découvre chez lui, l’envie de vivre avec ses enfants et de conduire leurs éducations. Mais chez ceux qui ont des moyens financiers énormes, ils ont de la peine à suivre leurs propres enfants, mais attendent que ces arbres qui ont grandi seuls loin d’autres, se courbent ? Est-ce possible.

Ainsi, le droit d’un parent ne se limite plus seulement à envoyer son enfant à l’école ; il doit lui-même le suivre. Car, il ne sert à rien de se débarrasser de son enfant en l’envoyant dans un internat et attendre de lui le même degré de respect qu’un enfant qui a vécu avec ses parents jusqu’à la séparation adulte. Certes, on y voit dans ces internats, un apprentissage à la responsabilité, mais cette responsabilité peut-être assumée même à la maison une fois l’âge majeur atteint. Les théoriciens des Lumières ont posé les jalons qui servent aujourd’hui de terreau ou de boussole à notre monde. L’UNESCO l’a compris. La moralisation commence au bas âge. Les valeurs humaines ne devraient pas attendre l’école comme c’est le cas en Occident ; les parents doivent déjà commencer ce travail à la maison. Le rôle de la famille est aujourd’hui primordial dans le processus de formation des enfants. Si la famille ne commence pas le travail à la maison en inculquant les valeurs humaines, si la famille n’envoie pas les enfants à l’école, leur préférant les plantations de bananeraie, si la famille préfère envoyer ses enfants dans des internats au lieu de les suivre elle-même, si la famille habitue les enfants aux maniements des armes plus qu’à celui des stylos à bille et des cartes du monde, la société court à la perdition. Mais, comme il reste toujours un brin d’espérance, la philosophie est là pour maintenir les bouts de la chaine. C’est dès le bas âge qu’il faut commencer à inculquer les valeurs humaines, de respect de soi et de l’autre, de crainte du Mal et de la chose publique. Mais quand on se demande à qui la faute dans l’échec de l’éducation, les professionnels de l’éducation disent qu’on ne leur donne pas des pouvoirs de direction. Face à ce débat, je termine par ces propos de Kant, dans son Traité de pédagogie, car, dans un monde de spécialisation, il est nécessaire que des spécialistes s’occupent de leurs affaires :
C’est pourquoi la direction des écoles ne devrait dépendre que du jugement, des connaisseurs les plus éclairés. Toute culture commence par les particuliers, et part de là pour s’étendre. La nature humaine ne peut se rapprocher peu à peu de sa fin que grâce aux efforts des personnes qui sont douées de sentiments assez étendus pour prendre intérêt au bien du monde et qui sont capables de concevoir un état meilleur comme possible dans l’avenir. Cependant plus d’un grand ne considère son peuple en quelque sorte que comme une partie du règne animal et n’a autre chose en vue que sa propagation. Tout au plus lui désire-t-il une certaine habileté, mais uniquement pour pouvoir faire de ses sujets des instruments mieux appropriés à ses desseins. Les particuliers doivent aussi sans doute avoir d’abord devant les yeux le but de la nature physique, mais ils doivent songer surtout au développement de l’humanité et veiller à ce qu’elle ne devienne pas seulement plus habile, mais aussi plus morale, et, ce qui est le plus difficile, à ce que la postérité puisse aller plus loin qu’ils ne sont allés eux-mêmes.

L’éducation doit donc, premièrement, discipliner les hommes. Les discipliner, c’est chercher à empêcher que ce qu’il y a d’animal en eux n’étouffe ce qu’il y a d’humain, aussi bien dans l’homme individuel que dans l’homme social. La discipline consiste donc simplement à les dépouiller de leur sauvagerie.

Deuxièmement, elle doit les cultiver. La culture comprend l’instruction et les divers enseignements. C’est elle qui donne l’habileté. Celle-ci est la possession d’une aptitude suffisante pour toutes les fins qu’on peut avoir à se proposer. Elle ne détermine donc elle-même aucune fin, mais elle laisse ce soin aux circonstances.

Certains arts sont bons dans tous les cas, par exemple ceux de lire et d’écrire ; d’autres ne le sont que relativement à quelques fins, comme celui de la musique, qui fait aimer celui qui le possède. L’habileté est en sorte infinie, à cause de la multitude des fins qu’on peut se proposer.

Troisièmement, il faut aussi veiller à ce que l’homme acquière de la prudence, à ce qu’il sache vivre dans la société de ses semblables de manière à se faire aimer et à avoir de l’influence. C’est ici que se place cette espèce de culture qu’on appelle la civilisation. Elle exige certaines manières, de la politesse et cette prudence qui fait qu’on peut se servir de tous les hommes pour ses propres fins. Elle se règle sur le goût changeant de chaque siècle. Ainsi l’on aimait encore il y a quelques années les cérémonies en société.

Quatrièmement, on doit enfin veiller à la moralisation. Il ne suffit pas en effet que l’homme soit propre a toutes sortes de fins ; il faut encore qu’il sache se faire une maxime de n’en choisir que de bonnes. Les bonnes fins sont celles qui sont nécessairement approuvées par chacun, et qui peuvent être en même temps des fins pour chacun.